du 20 juillet au 1er septembre 2012
exposition annulée suite au dégât des eaux

Il habitait un vieux wagon aveugle, échoué sur un rail perdu, au bout d’une gare improbable, et qui semblait attendre à jamais sa locomotive. On y accédait par une tranchée rectiligne, une sorte de rampe de lancement absolument impraticable. La porte coulissante de l’habitacle était bloquée par la rouille mais une trappe perçait le plancher près de l’essieu-avant. A l’intérieur il avait son lit, son bureau et un amoncellement de caisses parfaitement rangées où il avait accumulé d’infinies collections de petits objets : cailloux, reliques, résidus, coquilles, pelures, boutons, boulons, bouchetons et autres traces infimes d’existence, dûment mises sous verre, rangées, datées, étiquetées, selon une taxonomie singulière qui tenait tantôt à leur matière et tantôt à leur forme, les petits cônes avec les petits cônes, le nacre avec le verre, les tessons avec les tessons, comme autant de signes remontés de la terre et collectés là scientifiquement pour prouver l’alphabet des choses. Ce soir ou plutôt cette nuit-là (car le péquet faisait filer le temps à toute allure) je ne reconnaissais plus mon compagnon, ses yeux luisaient dans la lueur de la bougie, il bousculait ses cageots, voulait tout me montrer et plus encore, saisissait sous une vitre un minuscule squelette de rongeur qu’il faisait pivoter entre ses doigts comme une maquette fascinante, un voyage vers l’infiniment petit, et il me disait regarde. Car l’essentiel allait venir : lorsque je relevais la tête de ces micro-architectures je découvrais soudain que les parois de son wagon étaient tapissées de plans de la ville, haute et basse, réimaginée à partir de la place Charles II, en parfait octogone, ou bien montée sur pilotis, ou encore traversée de mégastructures blanches, chacune alvéolée à l’intérieur de centres commerciaux, bureaux de poste, commissariats, églises… Les terrils convertis en montagnes, les usines en jardins, les rues en lagunes, les places en parcs animaliers… J’étais là médusé face à ces inventions grandioses et millimétrées, parfaitement reproduites à échelle, tandis qu’il me parlait tout à coup sans entrave des shrinking cities, des Villes Radieuses de Le Corbusier, de la Cité Industrielle de Tony Garnier, des constructions imaginaires de Superstudio et que je découvrais ahuri qu’il avait été autrefois architecte et traînait depuis lors un lancinant rêve de ville dont il me faisait dans la pénombre de son wagon le premier témoin stupéfié. Cette ville rêvée était à la fois hantée par le futur et traversée de passé, c’est cela qui m’intriguait le plus : il voulait, je crois, reconstruire le monde d’autrefois, là gît l’envers de la nostalgie, les utopistes sont au fond comme nous tous des inconsolables du paradis perdu, et il m’avoua d’ailleurs en lorgnant le fond de la deuxième bouteille de péquet, qu’il avait été un temps commis à l’Office Wallon du Patrimoine, sections Archives Vivantes (lui).

François Emmanuel, Petites pratiques de l’utopie, 2010

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