du 19 septembre au 18 octobre 2014

Ce dispositif joue du piano selon les mouvements et les formes des nuages. Une caméra dirigée vers le ciel filme les nuages. Un logiciel spécifique utilise cette vidéo en temps-réel pour articuler un robot qui appuie sur les touches correspondantes du piano. Le processus est mis en route comme si c’était les nuages qui pressaient les touches du piano. Le son ainsi obtenu est généré grâce à cette phrase musicale unique créée par ces formes éthérées construites, balayées, fluctuantes et dissipées dans le ciel. (David Bowen, à propos de « cloud piano »)

Le langage des fées est rationnel et agnostique. (G. K. Chesterton)

 

La description seule de l’œuvre « cloud piano » par D. Bowen lui-même ne laisse planer aucun doute : elle ne nous informe pas de la mécanique d’un dispositif, elle nous raconte un conte de fées. Nous sommes donc invités à traverser le miroir. Ce miroir, comme tous les miroirs, nous renvoie le reflet flatteur de notre génie humain fondé sur la maîtrise, la technique et l’invention. Mais à trop s’attarder sur la contemplation de nos rêves robotiques, nous ne voyons pas qu’ils sont en réalité un reflet gênant, l’obstacle à franchir pour atteindre le royaume des fées.

Ces dispositifs constituent en effet des machines féeriques, avec leur lot de conditions, de limites et de possibilités.

On se demande déjà naturellement qui a bien pu être maudit au point d’être changé en mouche à l’intérieur d’une prison de plastique. On s’interroge forcément sur ces dieux éoliens qui passent, proches ou lointains, au gré de leurs caprices. Ces interrogations spontanées et légitimes resteront sans réponse, mais nous avançons vers le miroir, prudemment. D’ailleurs, on ne nous parle pas de nuages mais de la possibilité qu’ils ont d’actionner des touches de piano. On ne nous parle pas des mouches, mais de la possibilité qu’elles ont d’actionner une arme à feu. La curiosité du spectateur peut s’attarder un moment sur la virtuosité technique qui rend possible ces scénarios extravagants. Mais l’humanité du spectateur vibrera en considérant ces curieuses alliances dans leur simplicité : un ciel et un piano ; des mouches et un flingue. Ici s’ouvre notre véritable connaissance du monde, notre véritable rationalité : ici, nous pouvons alors, très raisonnablement convoquer le royaume des fées. Ainsi des mouvements des nuages dépendent quelques phrases musicales. Du déplacement de quelques mouches la trajectoire d’un canon. Autant dire qu’en frottant la lampe un génie apparaîtra. Ou qu’à minuit le carrosse sera transformé en citrouille. Aussi, comme dans les contes, tout ne tient qu’à un cheveux, qu’à un souffle. A une chose minuscule, et si fragile : une pantoufle de verre, un baiser, une clé en or ou encore sous nos yeux, une mouche. Comme au royaume des fées, ces phénomènes sont suspendus à un veto fragile et arbitraire. Il faut l’esprit rationnel et raisonnable d’un enfant pour comprendre le lien magique et – par conséquent – très raisonnable entre une grenouille et un prince. Car le royaume des fées est aussi celui de la condition : si la grenouille reçoit un baiser d’une princesse, alors seulement il se changera en prince. Si la mouche prend telle direction fatale, alors seulement nous risquons la mort par balle. La poésie de ces dispositifs réside donc dans notre capacité à passer à travers le miroir scientifique et à s’émerveiller du génie des fées dont l’apparition précaire et incertaine ne dépend que de lois arbitraires et mystérieuses, tel le vol d’une mouche ou le déplacement d’un cumulus.

On objectera sans doute que la vision d’une arme à feu dont le mécanisme dépend de quelques battements d’ailes n’a pas grand chose de féerique, mais nous plonge plutôt dans un mauvais conte cruel. Cela dit, il n’y a aucun paradoxe, toute règle féerique est brutalement, extraordinairement menaçante : on sait ce qui arrive lorsqu’on ouvre la pièce interdite de Barbe-Bleue ou lorsqu’on se retourne pour regarder Eurydice.

Mais ne soyons pas aveugles : le bon sens souverain des enfants que nous fûmes sait se saisir d’une fée en plein vol. De même la folie molle des adultes que nous sommes perçoit la gravité de l’atmosphère. En effet, il n’y a plus de princes pour brandir une arme, ni de princesses pour jouer un air de musique. Chassés de leur royaume, nous ne pouvons désormais atteindre les fées que par la grâce et la poésie des robots de D. Bowen.

Frédéric Montfort, 2014

 

 

 

Traduction de la citation de David Bowen: Bernadette Editions

Dans le cadre de cette exposition une conférence de David Bowen a été donnée à l’auditorium de la Cité du design/ ESADSE le 16 septembre 2014.

Cette exposition a reçu le soutien du magasin Le Piano

dwbowen.com