du 14 mars au 12 avril 2014

 

Triangles were fallin’ at the window as the doctor cursed
He was a cartoon long forsaken by the public eye
The nurse adjusted her garters as I breathed my first
The doctor grabbed my throat and yelled, “God’s consolation prize!”
Richard Hell and the Voidoids – Blank Generation (1977)

 

L’Assaut de la Menuiserie nous présente Blank, une exposition monographique de Juliana Borinski. Quand elle travaille sur la photographie ou le cinéma, Juliana Borinski n’utilise jamais d’appareil photo ni de caméra. Elle crée des images, généralement abstraites, en utilisant directement le papier photosensible ou la pellicule afin d’explorer leurs capacités esthétiques et techniques propres. Ce qui ne devrait être qu’un réceptacle de l’image, son support, devient le matériau même de son travail.

Series from the color dark room 1 est une série de photogrammes en couleur (ou rayogrammes) réalisée en 2013 à la Rodchenko Academy de Moscou. Dans la chambre noire, les trois filtres couleurs, cyan, magenta et jaune, sont développés successivement sur du papier photosensible (une seule couleur par feuille). Les papiers sont ensuite découpés en formes géométriques simples puis à leur tour posés sur un papier photo vierge. Une nouvelle insolation a lieu sur une durée de cinq minutes au lieu des quelques secondes habituelles. La lumière traverse les papiers découpés, les couleurs obtenues sur le nouveau papier sont les inversions des trois premières alors que le fond est entièrement noir, brûlé par la lumière.
Les compositions rappellent celles des constructivistes et leurs agencements de formes géométriques, plus particulièrement celles d’El Lissitzky qui a lui-même beaucoup expérimenté le photogramme. Ce regard vers une histoire des formes est très présent chez Juliana Borinski, notamment envers le minimalisme et le constructivisme. Elle partage avec ces artistes un intérêt constant pour l’expérimentation et l’exploration des possibilités des matériaux. Series from the color dark room 1,comme beaucoup de ses travaux, résulte d’un grand nombre d’essais infructueux. Dans la chambre noire, en s’éloignant du protocole habituel de développement, l’artiste perd le contrôle et ne peut à la fin du procédé que juger positivement ou non du résultat.

Le principe est similaire pour les quatre images tirées de la série In between humiliation and happiness, réalisées avec le soutien du Centre Photographique d’Île de France en 2013, mais cette fois en noir et blanc. L’artiste reprend un papier photosensible précédemment surexposé puis lui fait subir différents froissages et pliures avant de l’exposer sur un nouveau papier. En résultent des sortes de squelette de photographie sur fond noir, une typologie de photographies sans image. La présentation frontale et centrale du sujet rappelle la manière qu’avait Albert Renger-Patzsch de présenter ses plantes, sauf qu’ici l’objectivité recherchée par le photographe allemand est complètement niée au profit de la chimie. La photographie est ramenée à sa réalité d’objet, son état premier, encore vierge de toute empreinte du monde extérieur. Le titre de la série est une citation de Chris Marker tirée de son film Lettre de Sibérie (1957). Le cinéaste est une autre référence importante pour Juliana Borinski, de par son intérêt pour l’histoire et la mémoire mais aussi pour l’utilisation expérimentale qu’il fait de son medium.
Cette histoire des médias est centrale dans le travail de l’artiste. A l’ère du tout numérique et de la course effrénée vers l’avant, elle choisit de se tourner vers des outils et procédés en voie de disparition. Il ne s’agit pas de nostalgie mais d’histoire et de connaissance. D’un point de vue théorique, son activité se réfère à la pensée de son mentor et ancien professeur Siegfried Zielinski, le père de l’archéologie des médias. C’est en se penchant sur l’histoire de ces derniers d’un point de vue interdisciplinaire, depuis leurs genèses jusqu’aux évolutions les plus récentes, qu’il est possible d’acquérir une bonne compréhension de ce qu’ils sont aujourd’hui devenus à travers leur folle profusion. Pour Zielinski, les tournants importants de ces évolutions ne sont pas à chercher dans les épisodes les plus connus de l’histoire mais dans les marges, chez ses acteurs parfois oubliés, dont les contributions originales peuvent se faire miroir du présent(1).
Pour Juliana Borinski, de moins en moins de photographes et de cinéastes savent aujourd’hui comment fonctionne une chambre noire ou ce qu’est le travail sur pellicule. Ses travaux sont un hommage à ces matériaux dont l’obsolescence est annoncée. Une sorte de travail de mémoire, et qu’est-ce qu’un papier photosensible sinon un capteur de mémoire ? Le papier blank de la série des photogrammes noirs et blancs témoigne peut-être de cet oubli, cette disparition en cours. Blank qui signifie vide ou vierge est également le titre de l’exposition. Cette notion est un bon révélateur du travail de l’artiste qui n’agit pas par soustraction mais bien par « vides ». A chaque fois il manque une partie de la technique, une étape, un élément.

L’installation Blank Volume 1 réalisée sur place et présentée pour la première fois en témoigne. Elle comporte un projecteur et quatre-vingt diapositives. L’utilisation du matériel est à nouveau non conventionnelle puisqu’il n’y a aucune image fixée à l’intérieur de ces diapositives. A l’aide d’un clou, Juliana Borinski a soigneusement brisé chacune des plaques de verre des quatre-vingt supports. Elle y a ensuite ajouté quelques points de colle afin de maintenir les bris en l’état. A chaque nouvelle diapositive, la lumière vient projeter sur le mur une composition différente et intrigante, résultat des dégradations précédemment subies et conservées pour leurs qualités plastiques. Sur les premières diapositives la dose de colle est plus importante que pour les suivantes. Sous l’action de la lumière celle-ci noircit. Les premières diapositives finissent par être recouvertes de zones sombres, contrairement aux suivantes pour lesquelles moins de colle a été utilisée. La lumière n’est pas seulement employée pour projeter mais aussi pour sa capacité à faire changer les images. Tout comme pour les œuvres précédentes, l’artiste s’en sert comme d’un véritable outil. Elle lui sert à créer des motifs grâce aux propriétés des matériaux utilisés.

Juliana Borinski recherche l’erreur, le manque, le hasard. Elle se situe volontairement à la marge des systèmes qu’elle exploite, les médias visuels, en prenant soin d’éviter l’image au sens habituel et les nouvelles technologies, pour privilégier le « presque rien ». Cette pratique non conventionnelle se retrouve également dans le fait que chaque pièce soit unique, à une époque où copier un élément ne nécessite qu’un seul clic, et alors que ses outils de travail sont la photographie et le cinéma, héros de la reproductibilité technique analysée par Walter Benjamin.

Aurélien Pelletier pour La Belle Revue

 

 

julianaborinski.com
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