du 6 juin au 11 juillet 2015

J’avoue n’avoir à l’égard des philosophies mystiques qu’un intérêt sans équivoque, analogue, pratiquement, à celui qu’un psychiatre porterait à ses malades : il me paraît sans portée de se confier à des instincts qui, sans coup férir, ont pour but les détournements et les carences les plus pitoyables. Mais il est difficile de rester aujourd’hui indifférent aux solutions même en partie faussées apportées au début de l’ère chrétienne à des problèmes qui ne paraissent pas sensiblement différents des nôtres (qui sont ceux d’une société dont les principes originels sont devenus, dans un sens très précis, lettre morte, d’une société qui doit se mettre en cause et se renverser elle-même pour retrouver des motifs de force et d’agitation). C’est ainsi que l’adoration d’un dieu à tête d’âne (l’âne étant l’animal le plus hideusement comique mais du même coup le plus humainement viril) me paraît susceptible encore aujourd’hui de prendre une valeur très capitale et que la tête d’âne tranchée de la personnification acéphale du soleil représente sans doute, pour imparfaite qu’elle soit, l’une des plus virulentes manifestations de la Muraille. D’après Georges Bataille

Cherchant en vain mes destinées, Mon origine qui me fuit, De la chaîne de mes années Je sens les deux bouts dans la nuit. « La Mémoire », René-François Sully Prudhomme

Un regard – même distrait – porté sur les œuvres de Damien Cadio nous enjoint d’emblée à considérer l’ambition de l’artiste. Ces représentations figurées, la technique et l’exécution dites classiques, le rappel évident aux maîtres de l’histoire de la peinture : tout signale la réaffirmation d’une question devenue obsolète, celle de la Beauté. En dépit de sa désuétude apparente, cette question nous rappelle une qualité non négligeable de l’artiste : en effet, parfois, l’artiste a tendance à rechercher le Beau. Cette ambition peut sembler bien prétentieuse – pour nous, post-modernes, qui avons tout déconstruit et tout réinterrogé. Or, on remarquera ceci : la recherche du Beau, ici, passe par le plus humble des gestes : peindre une image. L’artiste est cet enfant grave et appliqué qui reste fidèle au culte de l’Image. L’enfance nous conduit vers ce monde intime pré-originel, où les images apparaissent, dans leur hétérogénéité, leur effroi et leurs ténèbres. Tels des fantômes. Ce monde d’avant l’intelligence et d’avant la raison, ce monde inquiétant que nous ne nous voulons plus voir et que nous oublions souvent, nous le nommerons avec Hegel la « nuit du monde » : L’homme est cette nuit, ce néant vide, qui contient tout dans sa simplicité : une richesse d’un nombre infini de représentations, d’images, dont aucune ne surgit précisément à son esprit ou qui ne sont pas toujours présentes. C’est la nuit, l’intimité de la nature qui existe ici : le soi pur. Dans les représentations fantastiques, il fait nuit tout autour : ici surgit alors une tête ensanglantée, là une figure blanche et elle disparaissent tout aussi brusquement. Nous sommes saisis par cet extrait de la Phénomélogie de l’esprit, tant il semble décrire avec profondeur l’œuvre de Damien Cadio. Un mot nous permet d’en esquisser l’unité : le nocturne. Or, le nocturne est le paradoxe du peintre. Son art requiert le jour. La figuration elle-même est d’habitude associée au diurne, quand la nuit appartiendrait à l’art abstrait. Et pourtant, Damien Cadio pose ou repose la question : « Comment faire voir notre nuit ? ». « Par les figures » dit-il, « par des figures dans la nuit ». L’informe, le difforme, l’absence de forme de notre nuit primordiale sont appelés à être restitués par l’artiste – qui n’a pas oublié, lui, que « le beau est toujours bizarre ». « Quelle est notre nuit ? » est l’autre question qui nous concerne nous, spectateurs, et nous confronte à cet autre paradoxe : plongés que nous sommes dans le flux infini des images que nous consommons jusqu’à écœurement, notre nuit est précisément celle des images. Or, restituer notre nuit, c’est faire apparaître nos images fantômes, nos figures singulières venues de loin dans la nuit, les spectres oubliés sous le tapis lourd et implacable des fausses représentations. C’est faire apparaître que, dans cet océan de visions cauchemardesques, la Beauté existe.

Frédéric Montfort, 2015 pour l’Assaut de la menuiserie

 

L’exposition reçoit le soutien de la Galerie Eva Hober

 

damiencadio.com