du 30 avril au 28 mai 2016

« Autant de songes, autant de vanités ; trop de paroles, poursuite du vent. »
L’Écclésiaste, 5 : 6

Comment s’affranchir du discours ?
Comment raconter ce qui se dérobe au récit ?
C’est évidemment un paradoxe que de vouloir saisir par le langage des objets qui s’y refusent.

Il faut nous remettre au jeu des séries et mesurer l’intervalle fragile entre deux portes, entre différence et répétition. D’une porte à l’autre, il nous faut accepter l’idée de ne rien franchir et de ne s’accaparer aucun sens.

Dans la translucidité et la superposition du verre, nous avons à laisser flotter, à laisser venir : inutile de vouloir forcer les vagues à avancer ou se retirer de la terre ; inutile de chercher une frontière, un partage des eaux.

Le chemin qui mène à la connaissance des formes créées par Élise Cam est une piste non encore tracée. Ces volumes et ces lignes requièrent un certain stoïcisme, une forme de recueillement. Ici, une austérité renseignée, une folie renseignée semblent circuler dans ces espaces indécis, entre ces espaces et nous.

Ici ce qui s’efface apparaît.

Frédéric Montfort

 

 

D’où ça se repère, un désir étoilé

Comment imposer du vide à la forme ?

Par le dessin, j’arpente l’espace vide que le tracé laisse de côté. Il s’agit de trouver les gestes les plus précis et les plus directs à tracer une forme première, le cerne qui délimite le vide. En cherchant le plus petit déterminant, il s’agit de faire sentir un point d’achoppement dans l’espace. Qu’il soit une ligne d’horizon ou une balise dans l’espace, le dessin ou le volume n’est jamais le résultat conceptuel d’une perspective mentale à chercher. Que ces gestes minimaux soient en lien étroit avec celui qui les rencontre, dans un rapport matériel et empathique, est la condition pour éprouver le vide que les formes cernent.

Je tente par le dessin et par des volumes à border ce qui n’est pas la surface. Je dessine le littoral sur lequel nous arpentons la vacance de l’horizon, dans une perspective non géométrale mais subjective. Je trace certaines limites pour l’espace projectif, en cherchant une moindre direction. Je dessine dans la distance entre le regardeur et l’horizon possible, après la surface.

Les gestes se veulent minimaux, pour ce qui pourrait être une ligne de partage de la surface-plan, proche de la recherche du vide médian qui sépare le plein-haut-montagne du plein-bas-rivière dans la peinture chinoise traditionnelle.

La forme s’oriente de l’ornemental. J’orne le vide. Le motif décoratif répétitif nous pousse au-dehors du plan, parce qu’il est anhistorique, il ne donne aucune prise au récit biographique par lequel nous cherchons à expliquer notre rapport au monde. Je ne cherche pas à créer des formes minimalistes, dans le sens que Donald Judd accordait au terme de « specific object » qui exclurait toute projection sensible, mais au contraire, j’amène le spectateur à aborder par le littoral la ligne d’horizon que je lui présente, comme une invitation à inventer un récit : que le vide cerné soit l’occasion d’un espace projectif pour continuer à voir au-delà de la matérialité du monde. Le cerne, la balise sont là pour donner le point d’ancrage au regard.

La fragilité est nécessaire au rapport esthétique du regard. Je tiens à ce que les formes « rougissent » telles une marque, qu’elles entrent en sympathie avec le spectateur (le théoricien Ralph Ubl emploie ce terme benjaminien pour distinguer ce qui sort de derrière la surface peinte quand le regard se fait révélateur du tableau, du plan cartographique qui indique par le signe notre lien concret au monde).

Les gestes sensibles doivent contenir une part fantomatique, dirigés au dehors de la surface. Les techniques que j’utilise répondent à cette fragilité. Pour ouvrir le regard, je ne dois pas concentrer les formes, elles doivent se diffracter, leur caractère doit laisser les perspectives ouvertes.

Elise Cam, 2016

 

Avec le soutien de l’ENSBA de Lyon, de la Drac Île-de-France – Aide à la création 2015 et de la Vitrerie Espace Verre.

 

cam.elise.free.fr